
La question des addictions en milieu de travail s’impose avec acuité dans les débats scientifiques et politiques en Afrique subsaharienne. Et ce, dans un contexte marqué par une jeunesse de plus en plus nombreuse et confrontée à des défis d’insertion sociale et professionnelle. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la communication du Dr Roger Zerbo, sociologue-anthropologue et directeur de recherche à l’Institut des sciences des sociétés (INSS) du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST). Sa communication a été présentée lors du Forum africain des technologies de la santé, de la sécurité et du bien-être au travail (AFRISST), qui s’est tenu du 2 au 4 juillet 2026 à Ouagadougou. Intitulé « Marginalité juvénile comme déterminant des addictions et des abus de consommation des substances psychoactives dans les milieux de travail », son exposé propose une lecture originale des facteurs de consommation de substances psychoactives chez les jeunes travailleurs.
En mobilisant le concept de « marginalité juvénile » comme clé d’analyse, Dr Roger Zerbo dépasse les approches strictement médicales ou individuelles pour mettre en lumière les processus sociaux, économiques et familiaux qui fragilisent une partie de la jeunesse. Le chercheur met également en exergue les raisons qui la rendent plus vulnérable aux conduites addictives, y compris dans les environnements professionnels. À travers cette approche, il interroge les mécanismes d’exclusion, de fragilisation des liens sociaux et de précarisation qui touchent une jeunesse particulièrement nombreuse dans les sociétés africaines contemporaines, et en particulier au Burkina Faso.
Pour Dr Zerbo, la notion de marginalité constitue une porte d’entrée essentielle à l’effet de comprendre la diversité des facteurs qui conduisent à la consommation de substances psychoactives. Inspirée des travaux de Serge Paugam, Pierre Castel ou encore Émile Durkheim, elle renvoie à un processus de rupture ou d’affaiblissement des liens sociaux, pouvant conduire à des situations de désaffiliation. Il explique que la marginalité juvénile désigne ainsi l’exclusion ou le retrait des jeunes des normes sociales, scolaires ou professionnelles. Elle résulte de multiples facteurs tels que la pauvreté, les fractures familiales ou encore les défaillances des systèmes éducatifs.
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Dans cette perspective, poursuit-il, la marginalité ne se limite pas à une situation statique. Elle est un processus complexe, construit historiquement et socialement. Elle se manifeste par un décalage entre les normes dominantes et les comportements considérés comme déviants. Afin d’illustrer ses propos, Dr Roger Zerbo rappelle une affirmation du chercheur Howard Becker. Ce dernier, souligne-t-il, a indiqué que la déviance est aussi le produit d’un étiquetage social, où certains comportements sont définis comme « hors normes » par la société elle-même.
Le nombre des jeunes atteindrait 535 millions en 2065
Dr Zerbo rappelle que la question des jeunes est au cœur des dynamiques sociales contemporaines. Il souligne que les données du système des Nations-unies montrent une croissance rapide de la population juvénile âgée de 15 à 24 ans, qui est passée de 90,8 millions en 1980 à 230 millions en 2015, et qui devrait s’accroître à 293 millions en 2025, avec une projection de 535 millions en 2065.
Au Burkina Faso, cette réalité est encore plus marquée, révèle le directeur de recherche à l’INSS. Il affirme en effet que selon les données de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD) publiées en 2022, environ 64% de la population a moins de 24 ans, près de 78% a moins de 35 ans, et environ 45% a moins de 15 ans. Cette structure démographique très jeune, combinée à une urbanisation rapide concentrée dans des villes comme Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, accentue les défis d’insertion sociale et professionnelle, explique-t-il.
Les facteurs sociaux de la marginalité juvénile
Du point de vue du communicant, plusieurs facteurs concourent à l’émergence de la marginalité chez les jeunes. Le premier, explique-t-il, est lié à l’urbanisation rapide et parfois désordonnée, qui favorise l’exode rural et la multiplication d’activités informelles ou précaires. Les jeunes se retrouvent ainsi davantage exposés à des conditions de vie instables et à une insertion professionnelle difficile. Le deuxième facteur, quant à lui, est d’ordre social.
Les jeunes issus de milieux défavorisés, mentionne-il, sont particulièrement touchés par le chômage, la précarité et l’instabilité économique. Le sociologue-anthropologue énonce enfin que les fractures familiales jouent un rôle déterminant. La désaffiliation et la déliaison sociale peuvent conduire certains jeunes à des comportements de rupture, notamment la consommation abusive de substances psychoactives, avec des effets délétères sur la cohésion sociale. Précarité, pression et vulnérabilité Au niveau de l’Afrique subsaharienne, le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans est estimé à 8,9% entre juillet 2024 et juillet 2025 et varie fortement d’une région à l’autre (Banque mondiale 2025), a rappelé le conférencier. Dans le monde professionnel, renchérit-il, la marginalité juvénile prend une dimension particulièrement visible. Les jeunes, soutient-t-il, font face à une double vulnérabilité, celle de leur condition de personnes en maturation sociale et celle des exigences élevées du marché du travail. Cette situation se traduit par une multiplication des formes de débrouille telles que les petits métiers informels, le travail de nuit, le cumul d’activités ou encore les emplois précaires sans protection suffisante.
À cela s’ajoute la pression de l’expérience professionnelle exigée même pour les premiers emplois, conduisant parfois à des formes d’exploitation sous couvert de volontariat ou de stages non-rémunérés. Le chercheur souligne également que ces conditions génèrent du stress, lequel peut devenir un facteur favorisant la consommation de substances psychoactives.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), définit Dr Zerbo, les substances psychoactives sont des produits qui perturbent le fonctionnement du système nerveux central et modifient les perceptions, les émotions ou le comportement. Des dires du chercheur, l’usage des substances psychoactives est aujourd’hui diversifié. Si bien que les produits de synthèse, les cocktails improvisés ou les substances traditionnelles coexistent dans des environnements où l’accès est facilité par le trafic ou la fraude.
Dr Zerbo insiste sur le fait que la consommation de ces substances ne relève pas uniquement d’une recherche de plaisir. Elle peut répondre à plusieurs logiques. Elles pourraient être, selon lui, le besoin d’améliorer artificiellement ses performances au travail, de réduire la fatigue ou la faim dans des conditions de précarité, ou encore de fuir une réalité sociale difficile ou douloureuse. Dans ce contexte, les addictions apparaissent comme des révélateurs d’une détresse sociale profonde, souvent liée à la marginalisation et à la précarité.
Des addictions aux conséquences lourdes
L’analyse du chercheur l’amène à identifier de multiples conséquences des conduites addictives graves. Dr Zerbo soutient ainsi que sur le plan individuel, elles entraînent une perte de contrôle de la consommation et une altération de l’équilibre émotionnel. Sur le plan sanitaire, les risques incluent des infections graves telles que le VIH, les hépatites B et C ou encore la syphilis. Les troubles psychosexuels sont également mentionnés comme conséquences possibles.
Par ailleurs, la consommation de substances psychoactives affecte les capacités d’apprentissage et de concentration, ce qui peut entraîner des difficultés scolaires et professionnelles, voire un décrochage. Au niveau social, ces addictions renforcent la marginalisation, favorisent la perte d’emploi et contribuent à la rupture des trajectoires professionnelles.
Dr Zerbo insiste également sur la dimension sociale de la déviance. Selon Howard Becker, précise-t-il, elle est le résultat d’un processus d’étiquetage social. Ainsi, certains comportements des jeunes sont interprétés à travers des stéréotypes ou des jugements sociaux qui contribuent à leur marginalisation. La banalisation de la consommation de drogues dans certains environnements, combinée à une faiblesse des mécanismes d’encadrement, contribue également à l’extension du phénomène.
Les pistes proposées par le chercheur
Face à cette situation, Dr Zerbo propose une approche globale fondée sur plusieurs axes. Il insiste d’abord sur la nécessité de renforcer la socialisation des jeunes, à travers la promotion de valeurs telles que la solidarité, la probité, le vivre-ensemble et la responsabilité.
Enfin, il insiste sur l’importance de la prise en charge thérapeutique, combinant approches médicales et sociothérapeutiques, dans la perspective de réduire les effets des addictions et de sauver des vies.
En définitive, la communication du Dr Roger Zerbo met en lumière une réalité complexe : les addictions en milieu de travail ne peuvent être comprises sans prendre en compte les mécanismes de marginalisation sociale qui touchent une jeunesse nombreuse, mais souvent fragilisée par la précarité, le chômage et les fractures sociales. En reliant sociologie de la marginalité et santé au travail, il propose une lecture globale qui appelle à dépasser les approches strictement individuelles pour intégrer des réponses structurelles, préventives et thérapeutiques.
Hamed NANÉMA


